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Adieu, Troyes ! Adieu !

23/10/2012 un commentaire


J’ai reçu la preuve tout à l’heure, dans le métro parisien, que j’avais une sale gueule, oh je la vois d’ici, je la connais ma sale gueule, celle des jours où si je me croise dans le miroir je reconnais quelqu’un d’autre, je dis « bonjour papa », je l’imagine ma gueule dans le métro, empâtée, mal rasée, bajoues chiffonnées, nez qui coule, aisselles rances et toux crochue, paupières lourdes par le haut, bouche ouverte par le bas, et entre les deux le no man’s land des cernes comme des valoches à roulettes. Je termine autant que je suis terminé : je reviens, épuisé, de cinq jours au salon du livre de Troyes.

Je suis debout agrippé à la rampe, le métro roule, je suis entre deux gares, même pas la moitié du voyage, Paris n’est qu’une zone de transit souterraine. J’ai en plus de ma valise un gros et haut sac à dos dont je n’ai guère l’habitude (à pied dans les tunnels, je me suis retourné plusieurs fois, avec la sensation d’être suivi). Surgit dans la rame, une porte plus loin, un gars qui me ressemble, dépenaillé, veste en jeans, sac à dos, gueule à coucher dehors, émacié, des cicatrices sur le visage. Il se met à déclamer. « Je m’appelle Kevin, j’aurai 24 ans la semaine prochaine. À l’âge de seize ans j’ai commencé à dealer pour obéir à mon beau-père, sinon il était violent. Finalement j’ai arrêté de dealer, mais ça s’est mal fini, on m’a placé dans un foyer. Là, la drogue circulait encore. Je suis maintenant sorti du foyer, mais je ne sais pas où dormir. Croyez que je ne fais pas la manche par plaisir, chaque jour j’arrête lorsque j’atteins les 35 euros qui me payeront une chambre d’hôtel, le lit la douche, plus un peu pour manger, je veux juste que mon beau-père ne me retrouve pas, je vais passer parmi vous pour faire appel à votre solidarité. »

Son discours terminé, il arpente la rame, regardant le sol, un visage, le sol, un visage, le sol. Quand il arrive à mon niveau, il me dévisage en un éclair, ses yeux bleu pâle se branchent aux miens, il saisit instantanément d’après ma gueule qu’il ne faut rien attendre de moi puisque je suis autant en galère que lui. Pour me saluer en toute discrétion, sans s’arrêter de marcher il se cogne le cœur, puis du même poing me caresse l’épaule. Je murmure « Bonne chance… », il répond « Merci, vieux, toi aussi, reste au chaud », et il est déjà plus loin. Je réalise, avec une impression cousine de la honte, que je viens de faire appel à sa solidarité.

Putain, mon cas n’est pas si grave que ça, tout de même, je viens seulement de passer cinq jours dans un salon du livre, des plus chouettes, dense, gorgé de vie et d’êtres humains, et éreintant.

J’ai reçu là-bas de beaux vrais éclats de joie. Voir cette belle expo, cet accomplissement, souhaiter la pareille et bon vent à Elisa Gehin la résidente de cette année, discuter avec Jean-Pierre, retrouver Benoît (qui demeure, toutes catégories confondues, l’une des personnes que j’admire le plus dans ce milieu)… Les rencontres scolaires se sont passées à merveille et m’ont conforté dans l’idée que Double tranchant, projet pas spécialement ‘jeunesse’ vu de loin, ne demande qu’à le devenir si on l’accompagne. Pour qu’une chose soit ‘jeunesse’, il suffit de l’adresser à des jeunes. Les visites guidées que j’ai menées dans l’expo à l’attention des collégiens étaient toutes passionnantes, ils réagissaient au quart de poil coupé en quatre, les grands méchants troisièmes autant que les mignons petits sixièmes. Un moment rigolo : « Alors, regardez bien… Dans cette série de linogravures, Jean-Pierre a extrapolé mon texte et a représenté des scènes célèbres de l’Histoire, qui toutes ont un rapport avec les couteaux. Reconnaissez-vous ce personnage qui vient de se faire poignarder, sa plume encore en main ? Voyons, quel homme célèbre est mort dans sa baignoire ? » Un garçon au premier rang brandit sa main en aspirant bruyamment une grosse goulée d’air, et prend la parole avant que je la lui donne : « Claude François ! »

Certes, la curiosité des Troyens en général à l’égard de mon travail ne s’est pas sensiblement accrue depuis l’année dernière, puisque l’atelier d’écriture que j’avais soigneusement préparé fut finalement annulé, pour cause de zéro inscrits, mais je n’en garde pas de ressentiment, mon travail reste là, pour qui veut, et même si personne ne veut, je sais ce que j’ai fait et ce qui m’a fait. Et je le remise au Fond de mon tiroir : le texte rédigé pour l’occasion, censé tenir lieu d’introduction à cet atelier fantôme « Écrivons la mémoire des objets », restera lisible ici même, sous ce lien. Pour qui veut.

Écrit de circonstance (Troyes épisode 69)

20/11/2011 Aucun commentaire

Je l’ai déjà dit, il m’arrive ici de me sentir un peu décalé parce que, mille pardons, je ne sais pas dessiner, je ne sais qu’écrire, et encore. Depuis dix-sept ans que cette résidence est proposée aux auteurs-illustrateurs, elle a été, dans les faits, occupée seulement deux fois pas des écrivains et quinze par des illustrateurs, ce qui crée des habitudes, des attentes.

Nouvelle occurrence de ce léger sentiment d’inadéquation entre l’offre et la demande : les hôtes passés furent invités à embellir de leurs traits et de leurs couleurs la plaquette de présentation de la résidence, à destination des candidats de l’année suivante, jolie façon, visuelle, immédiate, de tendre le témoin sans interrompre sa course, brandir les crayons, les pinceaux. Comment pouvais-je, quant à moi, apposer sur ce document une trace de mon passage qui serait aussi une incitation ? Je me suis fendu du compliment suivant, qui apparaîtra en couverture de la prochaine plaquette (actuellement sous presse, distribuée dans quelques jours sur le salon de Montreuil) :

Travailler seul en résidence ?
Rêve offert par la providence !
Oubli du temps, indépendance…
You’re welcome here, c’est l’évidence.
En parenthèse, en confidence,
Sentir sa création qui danse !

Je me suis appliqué à rendre aussi fluide que possible ce qui n’est au fond qu’un exercice scolaire, l’acrostiche étant un grand classique des ateliers d’écriture, jeu de langage sans affect, préciosité. J’ai opté pour des octosyllabes monorimes avec rime riche, s’il vous plaît, le [dãs] de la résidence. Comme je suis un laborieux, j’aurai tout de même passé près de deux heures, pas désagréables du reste, sur cette amabilité composée sans investissement excessif, la boîte de maquillage restant cachée sous la table (je vous conterai quelque jour l’histoire de la boîte-de-maquillage-sous-la-table), qui ne dit pas grand chose au fond de ce que cette résidence recèle de joies ni de plages de solitude ou de désarroi, rien de la visite de l’écureuil ni de cette saloperie de chaudière capricieuse, quatre fois qu’elle s’arrête depuis l’automne, je me suis encore réveillé ce matin dans un frigo, 15 degrés centigrades, j’écris sur mon ordinateur écharpe autour du cou et goutte au nez, et comme on est dimanche, je ne serai sans doute pas dépanné avant demain.

Je me caille les meules, les aminches, voilà les vraies nouvelles.

La soif du Mall (Troyes, épisode 7)

07/09/2011 2 commentaires

Nous paradons dans les galeries marchandes, l’air d’être là en fraude mais sans remords.
Alan Moore, La Coiffe de naissance

Et qu’est-ce que vous nous écrivez de beau ? Six pains fantaisie, hum-hum… Avant-hier, ma métaphore boulangère me permettait surtout d’éviter d’entrer dans les détails sur ce que je bricole au juste. Très consciemment je louvoie et cabotine. La vérité est que je n’ai pas très envie de parler de ce que j’écris, de crainte de ne plus écrire ce dont je parle. Ce n’est pas là superstition, mais  conviction tout-à-fait rationnelle : trop dire avant de faire risque toujours de devenir fin-en-soi, dissiper l’envie, assouvir le désir, consumer l’énergie. En conséquence le verbiage du blog prend la tangente, et vous comprendrez que je préfère parler ici de mon rude combat contre un compteur électrique plutôt que d’écriture. Ou, à la rigueur, de l’écriture de livres échus.

Mais après tout, le pot-au-roses est déjà exposé au grand jour ! Puisque j’ai déjà circonscrit noir sur blanc mon principal chantier dans le dossier de candidature qui me bombarda troyens. Le titre est connu, et même reproduit sur le site de l’ORCCA : je suis en train d’écrire un livre qui s’intitulera L’arbre et le bâton. Du reste j’avais moi-même grillé le secret de longue date, par cette phrase imprimée dans l’opuscule tragico-ludique J’ai inauguré IKEA, p. 9 : « Je pense à L’arbre et le bâton ». Un peu que j’y pense, et depuis des années. J’ai de la suite dans les idées, au point de laisser dans un livre publié une allusion à un livre que j’écrirai un jour. Oui, il y a bien un rapport avec IKEA, et aussi avec l’une des nouvelles de mon recueil, « La gondole aux lutins », car mes marottes viennent de loin.

Pour la faire brève, ce livre que son titre camoufle en conte rustique raconte la grande distribution, et une catastrophe, et la grande distribution en tant que catastrophe, d’après un fait divers traumatisant survenu en août 2004. Mais il y aura aussi des scènes en forêt.

On ne trouve pas d’IKEA à Troyes (existe en revanche, misère des temps, une page « Pour un IKEA à Troyes ! » sur Facebook), mais ce ne sont pas les supermarchés et centres commerciaux qui manquent. Ni les forêts. Voilà pour l’inspiration.

La BNF comme si j’y étais

11/06/2010 un commentaire

En novembre dernier, j’étais convié à colloquer en la BNF sur le thème « l’avenir du livre pour enfants ». Cette invitation était flatteuse, mais fort intimidante : je ne me sentais en aucun cas incarner l’avenir de quoi que ce soit, ni posséder de lumières inédites sur le sujet. Mais casse la tienne, je n’allais pas manquer cette occasion de monter à Paris exhiber mon Fond de tiroir à tous les passants.

Coup du sort ! Et de Roselyne Bachelot ! Quelques jours avant la date du colloque, la grippe A me tombe sur le râble. Je suis resté dans mon lit et l’avenir du livre pour enfants s’est discuté sans moi. Quel gâchis ! Alors que justement la fièvre me donnait d’intéressantes visions, susceptibles d’éclairer radicalement le livre pour enfants de l’avenir ! (Aux dernière nouvelles, l’avenir du livre pour enfants a les yeux rouges, une queue touffue, porte une livrée et un chapeau melon, et traverse des tunnels humides en donnant des petits coups de marteau sur une poêle à frire qu’il tient à bout de bras au-dessus de sa tête).

La professionnelle et opiniâtre Anne-Laure Cognet, organisatrice du raout et  interlocutrice de choix qui, par le passé, avait fort bien su me tirer les Giètes du nez, n’est pas du genre à se laisser impressionner par un virus cochon et mexicain. Elle me dit: « Tu n’étais pas à la tribune, tant pis, tu seras dans les actes du colloque. Envoie-moi s’il te plaît le texte de ta communication. Quelques pistes sur lesquelles je t’aurais peut-être interrogé :
– ton blog : quels liens et rapports entre l’écriture d’un blog et l’écriture de récits ? une écriture concurrentielle (parce que dévoratrice de temps) ou complémentaire / écriture « tout court » ? le blog comme vitrine promotionnelle, exercice de représentation, communauté de liens, parentés, filiations avec d’autres auteurs ? rôle social ou politique ?
– le Fond du tiroir : pourquoi ? en réponse à quels manques de l’édition jeunesse ? quelles satisfactions ? difficultés ?
– livre dématérialisé, livre numérique, livre hybride : quelles conséquences, quels désirs, quelles expériences ? inventions de forme ? mélange des genres, des médias ? une autre place pour la performance ? ».

Je me suis donc attelé à cet étrange exercice de rétro-anticipation : rédiger un discours afin qu’il soit prêt à être prononcé six mois plus tôt dans son contexte. On pourra lire ici mon intervention fantôme, version uncut, avant remontage pour publication dans les actes. Ce texte est davantage une mise au point opportune sur le Fond du tiroir sa vie son œuvre, qu’une pénétrante prospective en littérature jeunesse, mais je fais comme je peux.

Merci Anne-Laure. Protège-toi des virus.

Ouf.

31/12/2009 un commentaire

I'm on my way

L’année du Flux se parachève avec et sans nous. L’élégant marque-page conçu par Patrick « Factotum » Villecourt pour orner ce libretto se périme simultanément, tant pis, il est là, il demeure, élégant pour toujours.

Un bilan du vieil an 9 ?
– Trois livres publiés (deux au FdT et un
nulle part, mais très beau tout de même),
– 50 articles postés sur le blog,
– des commentaires de visiteurs à la pelle (davantage lorsque je cause politique que lorsque je cause littérature, tant mieux ? tant pis ?),
– deux ou trois cuisantes polémiques,
– une bonne douzaine de représentations des Giètes pour mon registre « intermittent sans cachet »,
– de la fécondité et de la stérilité par intermittence,
– l’asso FDT
créée en bon et due forme,
– quelques bonnes rencontres,
– quelques beaux voyages, dont un à Copenhague au mois d’août avant tout le monde, quand on avait espoir qu’il s’y passe quelque chose en décembre,
– des demi-nuits d’insomnie passées à faire des réussites débiles, ou à regarder sur Youtube des trucs comme ci ou comme ça, non mais je vous demande un peu,
– des citations dans ma besace (la palme de la phrase qui condense au mieux l’année 2009 revient à Hugo Chavez : « Si le climat était une banque, vous l’auriez déjà sauvé »),
– des joies,
– des frustrations,
– la grippa,
– une crise (partout-partout) aigüe d’eczéma,
– des « nouveautés » et leur contraire (c’est quoi, le contraire de la nouveauté ? c’est un truc qui disparaît discrètement – exemple :
Zazieweb, le seul site littéraire coopératif qui recensait le Fond du tiroir dans son annuaire de petits éditeurs, et qu’on a le droit de regretter pour mille autre raisons),
– des lectures, des écritures, du pain sur la planche, la vie.

De feu 2009, retenons aussi un film souvenir : la « géniale » fête du livre de Villeurbanne a mis en ligne un clip de poétique autopromotion où l’on m’entend me fendre d’un petit compliment. Une caméra se baladait dans le salon, qui demandait à chaque stand « Si vous deviez définir la Fête de Villeurbanne en un seul mot, ce serait ?… » J’ai improvisé une gentillesse paradoxale, j’ai fait le malin, et cela a eu l’heur de plaire au monteur de ce film, puisque ma contribution est finalement la seule reproduite in extenso.

Et demain ? L’an qui vient ?

La Mèche sera peut-être le prochain livre publié par le FdT. Entre temps un autre livre sera rapatrié dans le tiroir…

Les démêlés judiciaires avec l’éditeur initial de deux de mes ouvrages, Castells, sont récemment parvenues à un tournant, qui permet au FdT d’envisager en toute sérénité l’édition de la version revue et corrigée, définitive, de La Mèche – du moins, dès que les phynances le permettront. Je ne vais pas vous déballer comme ça aussi sec le bilan financier (vous n’êtes pas adhérent de l’association, que je sache), mais sachez qu’une certaine somme dort sur le compte de l’asso, et que nous visons au moins le double avant d’entreprendre une production (et une distribution ?) correctes de la Mèche. Mais dans l’intervalle, une autre source ponctuelle de revenus pourrait surgir : Castells a rendu les droits non seulement sur la Mèche, mais aussi sur mon recueil de nouvelles, Voulez-vous effacer/archiver ces messages. Il existe quelque part un stock d’invendus de ce livre introuvable, quelques 400 volumes. Si je parviens (à quel prix ? on verra…) à mettre la main sur ce trésor, j’en ferai don illico à l’association, et ainsi ce recueil deviendra le cinquième livre du catalogue. Ce retour au bercail serait non seulement très heureux, puisqu’il rendrait cette œuvre de jeunesse (que je suis loin de renier, oh câlibouère, bien loin) à nouveau disponible, mais également tout-à-fait cohérent : cet ouvrage a beau avoir été conçu pour le compte des défuntes éditions Castells, il n’en constitue pas moins la première collaboration entre le précité Factotum et moi-même. Il s’agit donc, en quelque sorte, d’un livre « pré-FdT » sans lequel les suivants n’eussent tout bonnement pas existé.

Parfois, l’on me demande « Alors, tu sors bientôt un livre ? », et je réponds tant bien que mal, « Ben, regarde, je viens de faire quatre livres en un an, là, au Fond du tiroir… », mais l’argument semble irrecevable lorsque l’on s’intéresse, fort aimablement du reste, davantage à ce que je « sors » qu’à ce que je « fais », et l’on me rétorque, « Non, mais des VRAIS livres, je veux dire ? » Ah, oui, d’accord, ces livres-là…

Au chapitre du « vrai », doit-on attendre une publication sous mon nom en 2010 ? Oui, j’espère bien. Je viens de terminer (d’où le titre du présent article – presque « ouf » à dire vrai, puisque quelques bricoles restent à fignoler) un roman dont la conception aura été ridiculement longue, presque trois ans pour en venir à bout, des allers et retours incessants entre certaines idées qui me chatouillent et des agencements romanesques d’autant plus laborieux que je les veux impeccablement fluides. Bref, ce roman, cette séquelle, pourrait paraître chez Magnier l’an qui vient – si tout va bien, c’est-à-dire si Magnier en veut, car la question n’est pas absolument réglée. Je crois que ce bouquin sera très bien, même avec son gros défaut : deux ans de retard.

Allez, l’histoire avance, avec, et sans nous. « I’m on my way ! »

Je me souviens du film Dick Tracy de Warren Beatty, kitsch et clignotant comme un sapin de noël. Je me souviens d’une interview de Beatty, à qui un journaliste demandait quelle mouche l’avait piqué, pourquoi diable un type aussi sérieux que lui, acteur respecté, auteur capable de Dix jours qui ébranlèrent le monde, mais pourquoi donc le prestigieux Warren Beatty s’était-il entiché de cet héroïsme régressif de comic strip, de ce défenseur de la loi au premier degré pop, de cet archétype infantile en imper jaune ? Pourquoi ne sortait-il pas de vrais films, plutôt ? Beatty avait répondu un truc du style : « Poser un chapeau sur ma tête, enfiler un imper, regarder ma montre, m’exclamer I’m on my way !, et partir en courant à l’aventure, figurez-vous que ça m’excite. » Je cite de mémoire, mais j’ai parfaitement retenu l’esprit de cette explication alors que j’ai pour l’essentiel oublié le film lui-même.

I’m on my way, c’est suffisant, c’est optimiste tout de même, c’est énergique, c’est juvénile, c’est disponible, c’est solaire comme un ciré, c’est fort judicieusement naïf, c’est parfait, en guise de vœux pour un nouvel an.

Le livre que vous ne lirez pas cet été sur la plage

26/06/2009 3 commentaires

Ceci est-il un livre ?

Les livres du Fond du tiroir, « pour tout le monde et pour personne », sont discrets, mais cependant débusquables… Si l’on est persévérant, on finit par trouver quelqu’un au bout du fil… Ces livres nés de la cuisse du tiroir ne sont pas un mythe, ils sont en vente, et en conséquence ils sont même vendus, oh pas beaucoup… La crise, partout-partout… Mais enfin, si peu que ce soit, la possibilité d’une transaction commerciale suffit pour que leur destin public soit enclenché… Pour que leur vie de produit soit avérée… C’était encore trop… Je me disais qu’il y avait moyen de faire mieux. Pousser plus loin le bouchon, exacerber l’éclipse, la dissimulation au paroxysme, le geste encore plus gratuit et encore plus sublime…

Eh bien, voilà qui est fait.

Mon dixième livre vient de paraître. Sauf que ce verbe ne convient pas. Mon dixième livre vient de ne pas paraître.

Il s’intitule Reconnaissances de dettes, et il est publié par les éditions du Pur hasard, qui n’existent pas. En quatrième de couverture, un code-barre, un ISBN, un prix (15 euros), une adresse web (www.purhasard.fr), une mention de dépôt légal… Respect : tout ceci est pure fiction. Pourtant le livre est bel et bien là, entre mes mains, je peux l’ouvrir, le lire… Lire un livre qui n’existe pas, quelle étrange, et vertigineuse, et borgésienne expérience.

De la même façon strictement qu’avec mes neuf précédents, je suis fou de joie en le sortant du paquet, ah de quoi rire tout seul, ah j’ai fait ça, je l’empoigne, le feuillette, redécouvre mon texte mis en forme… Et de la même façon toujours, je tombe fatalement sur une page, une phrase, un mot, où ma bouche se pince, zut, scorie, je n’aurais pas dû laisser passer, il a manqué une ultime couche de correction… Oh, je connais fort bien les symptômes… Ici, ils sont à blanc. Puisque ce « livre » n’est que pour moi.

Voilà toute l’histoire. En janvier dernier, je reçois ce mail :

Bonjour,
Je suis étudiante en troisième année d’édition au pôle « métiers du livre » de Saint Cloud, et je suis à la recherche d’un texte, ou plus exactement d' »écrits personnels » pour un projet éditorial qui consiste à éditer un texte (qui n’a jamais fait l’objet d’une publication) dans le cadre de mes études. Je recherche donc un roman personnel, une auto fiction, un journal, une autobiographie, un carnet de bord, des poèmes, recueils de chansons etc., en définitive, tout ce qui s’attache à ce sujet d’écriture de l’intime (je suis très ouverte quant à la forme de ces écrits pourvu qu’ils m’intéressent) en vue de les travailler, de les mettre en page et d’en imprimer un ou plusieurs exemplaires.
Ayant particulièrement apprécié
TS, je me demandais si vous auriez ce type d’écrit et, le cas échéant, si vous seriez d’accord pour me les « prêter », me les soumettre.
Il est évident que cela ne représente pas une vraie publication et que le travail d’auteur ne sera pas rémunéré (le travail abouti de sortira pas de l’université, il s’agit juste d’un exercice, il n’est en aucun cas question de violer les droits d’auteur).
Si mon projet retenait votre attention, n’hésitez pas à me contacter pour de plus amples informations.
Cordialement
Marion Hameury

Je réponds immédiatement : ah oui, bien sûr, très volontiers, j’ai ce qu’il vous faut. Je vous confie un texte intime et délicat, important extrêmement pour moi, dense, méticuleux et foisonnant, rédigé petit à petit sur une longue période (1998-2002), du temps où j’écrivais mais où personne ne me prenait pour un écrivain, ce qui évitait tout malentendu… Un projet vital à un moment donné, « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur » (Jean-Jacques – pour lire la citation entière c’est par ici), par bien des points la matrice de tout ce que j’ai pu écrire par la suite, publié ou non – Opus dix ? Plutôt Opus Zéro… et je ne souhaite absolument pas voir cette somme publiée, MÊME, c’est dire, au Fond du Tiroir. L’objet s’intitule Reconnaissances de dettes. Faites-en bon usage.

Elle en a fait bon usage. Aucune nouvelle pendant cinq mois… Enfin, un nouveau mail :

Je reviens vers vous maintenant que le projet est imprimé.
Nous vous avons réservé un exemplaire, aussi, si vous vouliez bien me donner votre adresse postale, je pourrais vous l’envoyer afin que vous puissiez voir notre travail, qui est en définitive le résultat du vôtre.
Je profite de ce mail pour vous dire combien il a été intéressant et enrichissant de travailler sur vos textes,
Reconnaissances de dettes et Journal de tournée, ce que nous comptons mettre en avant lors de notre soutenance (durant laquelle nous expliquerons à nos professeurs les raisons de nos choix éditoriaux).
Je vous remercie de la confiance que vous nous avez accordée en nous confiant vos manuscrits et soyez certain que nous avons veillé à ce qu’ils ne sortent pas du cadre de notre cours d’édition.
Cordialement,
Marion Hameury

Je vous reprends là où j’en étais : devant ma boîte aux lettres, je sors le volume du paquet… Le travail éditorial est soigné, le graphisme de la couverture pertinent (une vieille caisse enregistreuse greffée sur une machine à écrire)… For my eyes only. Je suis content. Comme je ne suis pas chien (ou alors, allez savoir, parce que je suis chien spécialement vicelard, soucieux  de parfaire la frustration), je vous recopie la quatrième de couve de ce livre que vous ne lirez pas :

On ne meurt pas de dettes, on meurt de ne plus pouvoir en faire.
Louis-Ferdinand Céline

À la manière du Je me souviens de George Perec, Fabrice Vigne compose un inventaire de 100 dettes, emprunts ou empreintes, autant de facettes de son existence que l’auteur explore à travers ce jeu oulipien. Il existe en effet un point commun entre Barbe-Bleue, Hemingway, le jazz, et le vol d’un stylo : tous on laissé une trace dans sa vie, et sont les créanciers de sa personnalité.
Une partie en trois manches dont la dernière s’étiole pour finalement s’interrompre en cours de jeu.
Fabrice Vigne est né en 1969 dans l’Isère. Proclamé « auteur jeunesse » suite à la publication de son premier roman,
TS, il aime jouer sur l’ambiguïté des catégories et brouiller les pistes, n’hésitant pas à s’aventurer hors des sentiers battus de la littérature conventionnelle et linéaire. Il est le fondateur d’une structure d’auto-édition, le Fond du Tiroir.

Moi qui, généralement, préfère avoir la main sur les quat’ de couv’, je trouve celle-ci plutôt bien torchée, et je souhaite à Marion de décrocher une bonne note à son examen, puis une longue carrière dans le monde de l’édition, milieu fort difficile où il convient de s’endurcir le cuir (cf. cet article rédigé par le Syndicat Interprofessionnel de la Presse et des Médias, SIPM). Bonne chance à elle !

Et surtout, grand merci. Je suis ravi, comblé. Mon dixième livre n’est que pour moi. Je ne manquerai pas, désormais, de mentionner ce titre introuvable chaque fois que l’on me réclamera ma bibliographie, riant sous cape à l’idée que quelqu’un, quelque part, peut-être, essaiera de dénicher cet Opus X fantôme. Où diable cette passion de l’occulte va-t-elle me mener ?

Bon ! Cette fois il n’y a plus moyen de faire mieux. Pour qu’un livre existe encore moins, il faudrait ne le point écrire, et je ne me résous tout de même pas à cette extrémité. Je retourne au boulot, requinqué. J’ai un livre à écrire. Qui, si tout se passe bien, paraîtra. C’est bien aussi (moue et haussement d’épaules).

Une petite réserve, toutefois. J’avais confié à la demoiselle deux textes, tous deux intimes, mais très différents dans leur nature, en lui demandant de choisir… Elle a choisi de ne pas choisir, et à composé le volume en accolant les deux textes. Je ne suis pas certain de la pertinence. Les Reconnaissances de dettes étaient un projet spécial, très spécifique formellement, alors que le Journal de tournée était d’une teneur plus classique, et aussi plus brut, sans lecteur en ligne de mire, par conséquent sans le souci d’expliquer les références personnelles. Ainsi, je découvre, en le relisant aujourd’hui, la phrase « Je suis le chat qui fait baw-waw » sans le moindre commentaire de texte, donc rigoureusement incompréhensible. Je m’amuse à souligner, à l’attention de personne, que, cette explication manquante, je l’ai donnée des années plus tard, dans un des premiers articles du blog. Décidément, mes références ne changent pas tellement, avec les ans. Mon goût est fait. Pour cette constatation, intime s’il en est, merci encore, Marion.

[Coup de théâtre sept années plus tard : l’idée a fait son chemin et le Fond du Tiroir a publié en douce une édition définitive des Reconnaissances de dettes.]

Je vous en fiche mon billet

11/01/2009 un commentaire

À la une de Livre & lire, mensuel de l’Arald, figure une chronique intitulée « Les écrivains à leur place », rédigée par un écrivain différent chaque mois. Le rédac-chef du canard, Laurent Bonzon, a aimablement proposé de me la confier pour le numéro de janvier 2009.

J’ai d’abord hésité. Cette carte blanche, que je lis à peu près sans faute, est surtout le lieu de la complaisance narcissique d’auteurs en train de se regarder écrire (à l’exception notable d’Enzo Corman qui, l’an dernier, a malicieusement joué de sa colonne comme d’un sketch, très drôle, subversif comme sait l’être l’absurdité, portant pertinemment sur la communication médiatique des écrivains). Or, en ce qui me concerne, je dispose déjà d’un support où je me regarde écrire, et me complais narcissiquement : le présent blog. Qu’aurais-je à écrire dans cet article, que je n’eusse point  pu écrire dans MA tribune au Fond du tiroir, ma jalouse liberté d’expression ?

Par association d’idées, j’ai tenté, en vain, de retrouver dans ma bibliothèque la page où Céline (est-ce dans un roman ? une interview ? quelque « tribune libre » de journal ?) raconte qu’il déteste les photographies où des écrivains prennent la pose, plume à la main, le regard pénétré de l’œuvre à venir. Céline trouve ces clichés aussi obscènes que si l’on avait tiré le portrait de ces messieurs-dames « de lettres » assis sur leurs toilettes, pantalon sur les chevilles… Toujours la métaphore scatologique associée à l’écriture, chez lui : écrire, c’est expulser de soi une forme noire et malodorante, qui vous rendrait malade si vous la gardiez à l’intérieur du corps.

Je lance, tiens, incidemment, le grand concours FdT de l’année : le premier ou la première qui me retrouvera la référence exacte de cette citation donnée ici de mémoire recevra le stylo bille série limitée Fond du Tiroir (ce n’est pas des craques, ça existe vraiment, qu’est-ce que vous croyez), afin de pouvoir écrire ce qui lui chantera à titre purgatif.

Bref ! Finalement je me suis dit qu’il serait goujat, et stupide, de dédaigner ce micro tendu par la Région (surtout avec ce que je dois à la Région), et je me suis fendu d’un texte qui me permettait tout à la fois d’exprimer ma gratitude, d’évoquer ma « place d’écrivain » (au fond du puits), et de parler d’autre chose. Voici ce texte.

L’orgueil du métier

Merci, l’Arald. Merci pour le soutien à « la vie d’écrivain », pour la tournée du PRAL qui m’a vu arpenter la région.
Merci pour l’étape à Saint Etienne. Le matin, avant mon intervention en librairie, j’avais  du temps, des loisirs. J’ai cerclé sur le plan
le musée de la mine. On pénètre d’abord le domaine fantôme, l’administration, le bureau des ingénieurs, la salle des pendus comme une cathédrale, puis les machines, lampisterie, chaufferie, centrale électrique, bassins de décantation, recette. Enfin on passe sous le chevalement. On prend l’ascenseur. On descend sous terre. On respire plus fort.
Dans le tunnel humide, le guide vante avec lyrisme la noble caste disparue.
« Les mineurs, aristocratie du prolétariat, accomplissaient le plus dur travail de la nation, le plus cruel et brave ! Des titans, des héros, une race éteinte de géants ! Leur prestige était tel que leur métier fut le seul mesdames et messieurs à orner jamais un billet de banque français (coupure de 10 francs, 1941-1949). Mais ne confondons pas… Il y a mineur et mineur… La mine n’est pas un métier mais cent ! Or, la tâche est distincte au fond et au jour, selon qu’on est pousseur, haveur, toucheur, boiseur, trieur, soutireur… Parmi eux, le seul vrai prince, l’audacieux colosse révéré de tous est le piqueur ! Celui qui nu se frotte à la terre, à même la paroi et abat le charbon ! Un quelconque
mineur ne saurait se prévaloir d’être authentique piqueur, car un signe ne trompe pas : les poussières de charbon imprègnent la peau du piqueur, et ses bras, son visage, tout son corps, se voilent de dessins bleus. Qui porte ces tatouages, voilà le piqueur ! Voilà celui que l’on respecte. »
Et moi j’entends cela, je vois la peau bleue marbrée de mon pépé, j’apprends ce que je savais déjà : qu’il était prince, je m’éloigne au fond de la galerie rehaussée d’écrans multimédia, et j’essore mes yeux. Il en est mort à petit feu, d’être prince. Travail de titan, de billet de banque, mais travail de con, aussi, qui tue pour faire tourner la boutique « France ». Les mines ont fermé ? Tant mieux.
Merci pour tout, l’Arald. Pour le précieux soutien à « la vie d’écrivain ». Ce n’est pas la mine, allez.

Fabrice Vigne

(N.B. : sur la première ligne de l’article dans sa version publiée, les correcteurs du journal ont jugé bon de remplacer « tournée du PRAL » par « tournée du prix Rhône-Alpes du livre » – explicitation du sigle qui  perturbe la métrique et entraîne deux génitifs successifs, c’est moche, ce n’est pas ma faute.)

Une Iliade, une Odyssée

01/01/2009 un commentaire

Oui, chante. Chante pour moi, Hal.

Je ne serai jamais un universitaire. Je suis resté inscrit en doctorat pas loin d’une décennie ; parfois j’y ai cru. Finalement, j’ai écrit des livres à la place d’une thèse. Sans regrets !

J’ai publié, en tout et pour tout, deux articles universitaires, très différents l’un de l’autre, et n’ayant que deux points communs : ils ont été conçus en 2001 ; il invoquaient tous deux (par conséquent ?), à l’issue de circonvolutions fort distinctes, 2001 l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick.

Le premier constitue presque une blague, mais traitée le plus sérieusement du monde, liée à l’exégèse d’une bande dessinée de JC Menu.

Le second s’intitule « Une Iliade ou une Odyssée ?,  Le voyage et son double », et il est paru en janvier 2003 dans le numéro 12 de la revue Alinéa.

Je supposais ces écrits morts et enterrés, définitivement.

Or, miracle ordinaire d’Internet : je reçois un beau jour un mail d’un certain Alain Boucher, Québécois, chargé de communication d’un « centre d’interprétation » (« musée », dirait-on ici plus simplement) consacré aux voyages et aux voyageurs – et par ailleurs grand et lent voyageur lui-même, comme l’atteste son blog. Alain a déniché « quelque part » sur le web un résumé de mon article qui recoupe ses propres centres d’intérêt, et voilà, il aimerait le lire…

Le Québec, c’est mon Amérique à moi (même qu’il est trop bien pour moi) et il eût été hors de question que je laisse lettre morte cette requête transatlantique – en outre, je puis le confesser, j’étais tout content que quelqu’un s’intéressât à cette archive oubliée. Je l’aimais bien, cet article. Je me suis donc débrouillé pour lui procurer un numéro de l’introuvable revue Alinéa (merci à Bruno Choc, ex-rédacteur en chef) et, en attendant que l’objet fasse son propre voyage, j’ai mis en ligne une version PDF dudit article.

Et c’est ainsi que le Fond du Tiroir, seul blog au monde qui publie un article le 1er janvier sans vous souhaiter bonne année, vous offre à lire un vieil article sur la charge symbolique et littéraire des voyages, ce qui est nettement meilleur. (attention, la définition n’est pas excellente, et certains passages, en particulier les notes de bas de page, sont à la limite du lisible… Merci à mon Webmestre-Masqué pour avoir entièrement retapé ces notes à la main,  consultables dans une page à part.)

Je me souviens d’avoir oublié (mais ça va me revenir)

23/11/2008 2 commentaires

Fin de l’année 2005. Le considérable Gérard Picot, tête pensante du salon du livre de Villeurbanne, ayant choisi le thème, tout péréquien, de sa prochaine fête : Je me souviens, sollicite des contributions sous l’intitulé Je me souviens de Villeurbanne auprès des auteurs accueillis lors des millésimes antérieurs. Je fais partie des contributeurs. J’avais été invité là quelques mois plus tôt pour mon premier livre, j’étais gorgé en conséquence de souvenirs d’autant plus frais que l’expérience de « vie de salon » était chez moi toute neuve. Je m’exécute très volontiers, et donne le texte que voici.

Pourquoi exhumer de mon disque dur cet aimable scribouillage, ce compliment de circonstance ? Parce que je viens de m’acheter, enfin et trois ans plus tard, le livre que j’évoque dans le point 10 de ladite énumération : Catalogue 0,25 de Géraldine Kosiak (Seuil). Je l’ai lu attentivement, une presque éternité après l’avoir feuilleté furtivement. Et c’est très, très beau. Plus encore que ce que j’en avais aperçu. Mon genre de beauté : solitaire dans le flot des signes, trivialement profonde dans la recherche, méthodique face aux affres, têtue dans l’abîme, l’étonnement en boucle et la vie continue (ce dernier mot un adjectif ou bien un verbe).

Quand un livre est beau, l’attendre plusieurs années n’a pas tellement d’importance. Et voilà. C’est tout pour aujourd’hui.

Quelques traits de craie blanche sur un tableau noir

04/09/2008 un commentaire

Le festival Essayages, en Ardèche, où je me donnerai en spectacle le dimanche 14 septembre, m’a demandé un texte inédit pour son prospectus. J’ai écrit une bricole, un souvenir d’enfance très certainement reconstitué entre-temps, et plus ou moins en fraude, qui a très lointainement à voir avec les Giètes (puisque c’est pour ce livre-ci qu’on m’invite), et tout à voir avec le B.A.-BA de l’écriture. Voici ce texte.

Mon premier mot est un gros mot

La langue maternelle de ma grand-mère est une langue morte. Elle s’appelle : le patois matheysin. Ma grand-mère eut le temps de m’en apprendre quelques vocables choisis, comme « une babelle » ou « les giètes », ainsi que des comptines et jeux de doigts qu’enfant je ne distinguais pas de leurs équivalents français : pour un enfant, il n’y a pas de langue étrangère. Je me souviens d’une chansonnette, « Le coucou faï so nid di n’herba, le coucou faï so nid pratout », dont j’ai retenu la morale : le coucou est un oiseau sournois, qui ne se gêne pas pour occuper le nid construit par autrui. Cette leçon d’histoire naturelle, à l’âge de 4 ou 5 ans, eut sur moi un prolongement inattendu quoique déterminant, puisque je me suis mis à écrire.

Dans la chambre que je partageais avec mon frère, un tableau noir en ardoise, sur chevalet, portait en frise l’alphabet, en deux séries de lettres, majuscules et minuscules. En l’observant, en le recopiant, en jouant, en imitant mon frère, en mélangeant, en inventant, j’ai appris à lire seul face à ce tableau, avant l’âge légal. J’ai des souvenirs flous, bien sûr, de cet épisode glorieux de la légende familiale, mais je me souviens très bien comment Je recopiais à la craie divers mots vus régulièrement, en commençant par « FIN », que j’avais repéré sur tant de génériques, que j’aimais énormément et que j’inscrivais partout (voilà qui est amusant pour une inauguration de pratique d’écriture : FIN). J’aimais tout autant son palindrome, « NIF », que je dessinais-scripturais partout également, peu préoccupé par son absence de signification.

Après avoir suffisamment recopié des lettres, une fois bien intégré le maniement de ces outils de mise en forme du monde, je me suis mis à écrire des phrases de mon cru. Or, la première phrase « inédite » que j’ai élaborée, en gardant à l’esprit la comptine enseignée par ma grand-mère, et la duplicité de l’oiseau squatteur, fut : « Le coucou est un con ». J’avais deviné l’orthographe d’un mot que je n’avais jamais vu, et voilà que c’était un gros mot. Mes parents, ainsi que ma maîtresse, s’ébaubirent du prodige (que j’expliquai pourtant le plus facilement du monde : il suffisait d’associer le [k] de coucou et le [ɔ̃] de maison) mais s’embarrassèrent de la grossièreté. Pour ma part, je ne la voyais même pas : je continue de croire, longtemps après cette phrase liminaire, qu’il nous faut trouver les mots justes plutôt que les mots policés, et que la justesse passe, en cas de besoin, par la grossièreté des signes sur le tableau.